La malédiction d’Old Haven, de Fabrice Colin (2007)

La malédiction d'Old Haven (couverture)Le confinement m’a permis de redécouvrir un livre lu à sa sortie, soit quand j’avais quatorze ans. Peu de souvenirs (une affaire de sorcellerie, mais à part ça…) et un gros point d’interrogation sur l’intérêt qu’il allait générer avec treize ans de plus au compteur. Encore une fois, ce ne fut pas une déception. Je suppose que je sais juger de la capacité d’un livre à me plaire ou non sur le long terme nonobstant les années qui ont passées.

En revanche, j’ai constaté avec surprise et plaisir que ma lecture fut probablement très différente de celle d’il y a treize ans. Ne serait-ce que pour le genre du roman. A l’époque, je ne connaissais pas du tout le steampunk et je n’avais probablement pas prêté attention à tout ce qui relève de ce pan de la littérature de l’imaginaire.

Nous sommes ici dans une Amérique alternative, au XVIIIe siècle. D’un côté, l’Empereur, profondément catholique, et son bras armé, la Sainte Inquisition. De l’autre, des sorcières et des mages, des peuplades indiennes, des pirates, pourchassés de la même manière, voués à la torture et au bûcher… et Mary, notre héroïne. Le pétrole a été découvert ; les plans de Léonard de Vinci ont donné naissance à toutes sortes de machines, à commencer par les ornithoptères, des engins volants bien pratiques pour combattre les dragons ; des automates peuvent être rencontrés dans de riches demeures.

De même, toujours conforme à la définition du steampunk, les références littéraires abondent. Si la ville principale de l’Empire s’appelle Gotham, c’est à l’œuvre d’H.P. Lovecraft que le roman fait le plus référence. Arkham, le Necronomicon, Dagon et les Grands Anciens, Nyarlathotep, les Profonds et les hybrides issus de leur union avec des humaines… comptent parmi les clins d’œil qui parsèment le récit. Mary va également être amenée à côtoyer des personnages issus de la fiction – Rip Van Winkle ou Jack O’Lantern – ou de l’Histoire – le fils de Pieter Stuyvesant, Constance Hopkins ou Jonathan Swift. Je vous laisse vous renseigner sur qui a fait quoi, mais en tout cas, cet entremêlement m’a beaucoup plu.

Comme je l’ai dit, j’ai apprécié ma lecture. Certains passages m’ont réellement convaincue – notamment par l’évocation de certains lieux, tels que les souterrains ou l’île des dragons – tandis que certains mystères m’ont intriguée jusqu’à leur résolution – l’identité de celui qui se cachait sous les voiles immaculés de l’Empereur par exemple. De plus, suivre Mary sur le chemin de la vérité, dévoilant peu à peu tous les secrets de son passé et de sa famille tout en prenant conscience des formidables pouvoirs qui sont les siens était un voyage livresque plutôt plaisant.

Cependant, j’ai quelques petits reproches à faire à ce roman. Outre le fait qu’il est basé sur une histoire assez classique (une héroïne, un grand méchant, un mentor, des supers pouvoirs, des secrets de famille…), ce qui n’est pas vraiment un problème dans l’absolu (c’est une formule qui a fait ses preuves et qui peut toujours se révéler efficace), je l’ai trouvé légèrement déséquilibré. La première moitié est parfois un peu trop lente, très descriptive, voire répétitive, à la progression quelque peu laborieuse alors que la seconde est extrêmement dynamique, sans la moindre pause, avec une fin très abrupte.
Ensuite, c’est dense, c’est riche, ce qui est passionnant… mais aussi un peu frustrant parfois car certains aspects auraient pu être plus creusés, moins rapidement évoqué. Par exemple, la magie fonctionne grâce au monde de l’esprit qui s’est détaché de la Terre physique et matérielle (bon, je simplifie car il y a en réalité Spiritus, le Monde Blanc, et Umbra, un plan maléfique, mais je ne vais pas vous refaire le bouquin). Mary utilise Spiritus tandis que l’Empereur rôde en Umbra croyant que là est le chemin qui mène à Dieu. Or j’ai trouvé ses plans spirituels trop peu utilisés. Un coup en Umbra, deux fois en Spiritius, et hop, c’est bon, on a compris le principe, passons à autre chose. Oui mais non, c’est trop rapide et au final, on a juste l’impression que ça ne joue qu’un rôle mineur. Idem pour les dragons (et j’avoue que je n’aurais pas dit non à plus de dragons. Ou de pirates. On ne peut pas avoir trop de dragons ou de pirates.)
Enfin, les personnages. Entre Mary qui n’est pas inoubliable – quand elle n’est pas insupportable – et les autres qui sont trop superficiellement présentés, difficile de les garder longtemps en mémoire. Concernant les personnages secondaires, cela ne nuit pas à leur capital sympathie, certains sont très chouettes comme Jack O’Lantern, Nicketti ou Iron Moses, mais j’aurais apprécié des personnages plus forts, plus nuancés, plus marquants.

Voici une chronique finalement plus nuancée que mes sentiments au sortir de ma lecture. Certes, il y a quelques déceptions, mais j’ai aussi beaucoup apprécié la richesse de ce petit pavé qui mêle steampunk, uchronie, fantasy, aventure… Une relecture agréable.

« C’est là l’effroyable paradoxe : l’Inquisition est persuadée de l’innocence de ceux qu’elle envoie sur le bûcher. Elle les nomme sorciers ou sorcières parce qu’elle a besoin de boucs émissaires. En définitive, son objectif est double : faire régner la terreur, car celui qui est craint est aussi respecté ; et décourager les « honnêtes gens » de s’intéresser à la connaissance véritable. »

La malédiction d’Old Haven, Fabrice Colin. Albin Michel, coll. Wiz, 2007. 635 pages.

6 réflexions au sujet de « La malédiction d’Old Haven, de Fabrice Colin (2007) »

  1. Ah, c’est drôle et frustrant à la fois, car ta chronique me donne autant envie d’aller de l’avant ( la première partie de l’intrigue, et toute la richesse d’inventivité de l’univers qu’il y a l’air d’avoir), tandis que la deuxième partie me rebute un peu. J’ai peur de la lassitude du schéma classique de la construction de l’histoire et de râler sur des trucs que j’aurais aimé plus approfondis…
    Mais un jour faudra bien que je me mette à lire Fabrice Colin dans le versant de l’imaginaire ! Je n’ai lu que Blue Jay Way de lui, et franchement ç’avait été un flop pour moi.

    • Je pense que tu peux trouver d’autres livres avec un univers aussi riche, mais plus approfondi. Je vois ce qui m’avait tant plu quand j’étais ado, mais c’est vrai que j’ai envie d’un peu plus maintenant.
      C’est le seul livre de Fabrice Colin que j’ai jamais lu, ce que je trouve un peu fou vu le nombre de romans qu’il a écrit. J’aimerais en tenter d’autres un jour.

      • Oui très probablement. Mais je t’avoue que mes connaissances en steampunk ou même fantasy sont assez limitées. Ce n’est pas ce que j’ai le plus lu franchement.
        Tu as lu tout le reste ? Wow ! Franchement je ne te le recommanderai pas, mais si ça s etrouve tu aimerais peut-être pourtant. Je me rappelle que j’avais été très bloquée par le côté « coucou je te fous du cul un peu partout » (ou alors j’exagère tant j’y suis réfractaire ? Je ne sais jamais), donc le mieux est de te faire un avis autrement haha.

        • Ça peut être un moyen sympa de s’y mettre alors !
          Hein ? Non, je n’en avais jamais lu d’autres ! (Qu’est-ce que j’ai écrit, moi ? Je me suis embrouillée les doigts ou quoi ?) Donc La malédiction d’Old Haven est le seul livre de Colin que j’ai lu jusqu’à présent. Je ne savais même pas qu’il avait écrit des trucs hors imaginaire. Et ce que tu me dis de celui que tu as lu m’emballe moyen…

          • C’est le « jamais » qui m’a prêtée confusion, mais vu la fatigue que j’ai accumulé ces derniers temps ça ne m’étonne pas que je n’ai pas saisi le commentaire haha, désolée ! Mais oui, pour Blue Jay Way, je ne sais pas si c’est son seul livre hors imaginaire, peut-être qu’il a voulu tenter mais… bouarf, voilà.

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