Dernier jour sur terre, de David Vann (2011)

Dernier jour sur terre (couverture)Découvert grâce à une copinaute, Dernier jour sur terre n’est pas forcément un livre vers lequel je me serais tournée spontanément (même si j’aurais fini par y arriver vu que j’ai bien l’intention de trouver le temps de découvrir tous les romans de David Vann dont j’ai lu Sukkwan Island– que j’ai adoré – et Impurs – dont je n’ai finalement aucun souvenir -) : il tourne autour du tueur de masse Steve Kazmierczak qui a tué cinq étudiant·es de son université le 14 février 2008. David Vann entremêle biographie romancée, autobiographie et enquête autour de l’histoire de Steve. Pourquoi Steve a-t-il commis ces actes et pourquoi pas lui en dépit du suicide de son père, de son enfance accompagnée par les armes, de sa désocialisation dans son adolescence ?

Sans surprise peut-être, cette lecture s’est révélée glaçante. Il y a la tuerie de Steve évidemment – même si je dois avouer que je ne comprends pas que les fusillades ne fassent pas plus de morts – mais en réalité, c’est tout le rapport aux armes qui est terrifiant.
C’est quelque chose que je n’ai jamais compris mais à chaque fois je tombe des nues. La façon dont les Américain·es raisonnent me dépasse totalement, c’est pour moi une aberration totale. D’un côté, on dit que la ville toute entière est traumatisée par les actes de Steve, mais les élus continuent de refuser toute limitation concernant l’achat d’armes de poing. Leurs raisonnements m’apparaissent comme délirants et je crois que le gouffre entre nous est totalement infranchissable.
J’ai donc été atterrée encore et encore. Devant ces enfants recevant des armes dès leur plus jeune âge (comme le reste, ce n’était pas une découverte, mais ça me semble tellement inconcevable et stupide que je reste abasourdie à chaque fois). Devant ces enfants emmenés dans des parties de chasse où l’abattage de leur premier cerf est considéré comme un rite de passage immanquable. Devant ces adolescents qui tuent les oiseaux depuis leur jardin et observent leurs voisins à travers la lunette de leur fusil. Puis devant cette armée qui refuse Steve après avoir découvert son passé psychiatrique… et après lui avoir appris à tirer, à recharger à toute allure, à ne pas ressentir d’émotions quand il tire.
Un plaidoyer contre le libre achat des armes à feu et une bonne critique de l’armée qui délaisse ses soldats psychologiquement fragiles et de la société américaine…

« Le 13 février 2002, ils le larguent dans sa ville d’origine, Elk Grove Village. Aucun avertissement à quiconque, personne ne signale qu’il puisse un jour risquer d’être un danger pour lui-même ou pour autrui, ils se contentent de le larguer là, comme le fait toujours l’armée. »

Au risque de passer pour une psychopathe sans cœur, je ne suis pas bouleversée par une fusillade qui se passe à des milliers de kilomètres de chez moi (et encore moins surprise étant donné de la prolifération des armes dans le pays en question). En revanche, je ne m’attendais pas à tant de compassion envers Steve.
Il a été souvent rejeté – par sa mère, par ses pairs, par l’armée… – et longtemps gavé de médicaments pas toujours efficaces contre ses angoisses, ses TOC, sa paranoïa, etc. Son suivi a été désastreux et je ne comprends qu’il ait pu s’en cesse cacher – y compris à des professionnels de la santé – ses antécédents. Malgré ses études brillamment réussies, malgré les éloges de ses professeurs et des autres étudiants, malgré un prix remporté, il avait le sentiment de ne rien valoir, de n’être qu’une merde, d’être pris dans un cycle infernal qui le ramenait toujours à l’échec. Un abyssal manque de confiance, une dévalorisation terrible… et je ne m’attendais pas à ce qu’il y a ait un aspect de lui que je pourrai comprendre (alors qu’il y en a tant qui me sont fermés). Il a fait de nombreuses tentatives de suicide et cette tuerie semblait n’avoir pour unique but que de mener à sa fin : il apparaît presque davantage comme un suicidé que comme un tueur.
L’auteur ne le présente pas comme un monstre (contrairement aux médias qui ont tendance à tout de suite diaboliser les tueurs), mais comme un être humain, ce qui était très appréciable et bien plus intéressant.

« Les commentaires inquiétants, l’obsession des armes et des tueurs, le temps passé au stand de tir, les problèmes psychiatriques. Que doit faire un tueur de masse pour se faire remarquer ? »

Toutefois, cette lecture m’a également mise très mal à l’aise. Je ne lis presque pas de polar (tiens, j’ai essayé d’en lire un récemment, je l’ai abandonné très vite réalisant que les thématiques – viol, pédophilie, chantage suite à de l’échangisme, etc. – ne m’intéressaient absolument pas), je n’aime pas vraiment les témoignages (sur des maladies, des enfances maltraitées ou autre) (et encore, quand c’est la personne concernée qui choisit de s’exposer, c’est une autre question) et là… j’avais le sentiment d’être une voyeuse. La fluidité de ma lecture m’a presque choquée. L’auteur y raconte la vie privée de Steve, ce que j’ai trouvé terriblement intrusif à propos d’une vraie personne, peu importe ce qu’il a fait. Je rejoins un peu, semble-t-il, Jessica, une amie de Steve, à propos de certaines anecdotes :
« Vous ne pouvez pas écrire là-dessus, dit-elle. Steve était si attaché à sa vie privée. »
Et encore, Steve est mort. Dans ma vision de la mort, il s’en fiche de ce qu’on écrit sur lui. Mais je pensais surtout à ses proches justement, à celles et ceux qui doivent continuer à vivre avec ça – ça réunissant les meurtres de Steve, les médias et ce livre. Nous, nous sommes loin, mais quid des gens qui habitent la ville natale de Steve, la ville de son université, qui connaissent ses amis, sa sœur, sa famille ? David Vann est tout de même un auteur plutôt connu, donc lu (même si j’ai lu dans une de ses interviews que ce livre n’a pas été un succès aux États-Unis – pas très étonnant quand on sait qu’il critique notamment les armes et l’armée). Je ne sais pas, j’ai été dérangée et désolée pour eux parfois. D’autant que l’auteur n’en trace pas toujours un portrait très flatteur.
Un malaise que semble apparemment partager David Vann lorsqu’il répond aux reproches de Jessica :
« – Je suis vraiment désolé, dis-je. Je n’ai encore jamais fait ça et je crois que je ne le referai jamais.
Et c’est la vérité. Cette histoire était glauque et je n’ai aucune envie de mener à nouveau une telle enquête. »

Bizarrement fascinante, flippante, étonnamment compatissante, très humaine, mais très dérangeante également, cette étude sociologique d’un tueur mais aussi des États-Unis – presque aussi coupable que lui finalement – était décidément une lecture très perturbante.

« Tout s’est effondré au cours de cet automne-là, tout. Son travail à Rockville. Jim Thomas et ses amis de NIU sur le forum de discussion WebBoard. Jessica. Susan. Les crises d’angoisse. Le Prozac et ses effets secondaires. Craigslist. C’est le début de la fin. La séquence finale, qui va devenir aussi planifiée et minutée que les tortures de Jigsaw. »

« Si l’on remet cela en perspective, pourtant, six morts par balle ne représentent pas grand-chose aux États-Unis, et le débat autour de Cole Hall est hors sujet, que l’on me pardonne d’écrire pareille chose. Au cours d’un week-end que je passais à enquêter à DeKalb les 19 et 20 avril 2008, il y a eu trente-six fusillades à Chicago, donc neuf homicides. Est-ce en « faire tout un baratin médiatique » que d’évoquer ceci ? Avec des armes comme un fusil d’assaut AK-47, qui deviennent de plus en plus faciles à se procurer dans le pays. Nous recensons plus de dix mille morts par balles chaque année, et en juin 2008 la Cour Suprême a maintenu le droit de chaque Américain à porter une arme, en invalidant une loi de Washington D.C. qui interdisait la possession d’une arme à feu. Et rendant plus difficile ce même genre d’interdictions à Chicago et ailleurs. Après la fusillade de NIU, le pouvoir législatif de l’Illinois a tenté de voter une loi qui aurait pu limiter l’achat d’armes de poing à un pistolet par mois et par personne, ce qui impliquait tout de même qu’une personne pouvait se procurer douze armes par an, et même cela n’a pas été voté. Les propres élus de DeKalb ont voté contre. Chaque fois que je roule dans Champaign pour interviewer Jessica, je vois des panneaux en bordure de route qui affirment : LES ARMES SAUVENT DES VIES. Si ça, ce n’est pas de la manipulation, qu’est-ce qu’on entend alors par « manipulation » ? »

Dernier jour sur terre, David Vann. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski. 251 pages.

15 réflexions au sujet de « Dernier jour sur terre, de David Vann (2011) »

  1. Hmm, ce que tu dis est perturbant… Le sujet m’intéresse, mais le côté voyeuriste alors que c’est une histoire vraie, beaucoup moins (l’auteur reconnaît son erreur, c’est déjà ça). Je voulais découvrir l’auteur… Je suppose que je dois commencer avec « Sukkwan Island », c’est ça ?

    • Oui, je te conseille complètement Sukkwan Island ! Ce livre a été un choc pour moi !
      Je ne sais pas si c’est vraiment voyeuriste ou si c’est juste moi qui l’ai vécu ainsi, mais on rentre dans la vie privée de Steve. C’était le but, se rapprocher de lui pour essayer de comprendre, mais je trouve ça… dérangeant.

      • Vu le sujet, je peux comprendre que tu n’aies pas trop apprécié, surtout que c’est une histoire vraie… Ca aurait été fictif, tu l’aurais sûrement pris un peu différemment.

        • Mais si ça avait été fictif, ça n’aurait pas eu le même intérêt non plus. D’où mon embarras. ^^
          (Car malgré tout, j’ai apprécié ce livre justement que j’ai trouvé très humain et allant au fond des choses.)

  2. Aaaaah je l’attendais ta chronique ! (oui je viens de voir ton mail^^)
    Bon je t’avoue que je suis un peu déçue, je pensais que tu serais aussi « emballée » (même si c’est pas le bon terme) que moi par cette lecture. Personnellement il est dans mon top 3 des David Vann, avec Aquarium et Sukkwan Island 🙂

  3. C’est toujours très paradoxal les romans reposant sur des faits véridiques, ou les biographies romancées ; plus encore quand on en arrive à comprendre ou sympathiser avec celui qui est considéré comme le coupable ou le meurtrier. J’ai connu ce choc avec L’empreinte (Marzano-Lesnevich, où elle met en parallèle sa vie, son passé d’enfant abusée, et celle du criminel pédophile qu’elle défend) et avec Les 1001 vies de Billy Milligan (il a commis des crimes, mais le lecteur ne peut avoir que de la sympathie pour lui). Il y a le côté voyeurisme qui perturbe et que je comprends bien, et le côté dérangeant d’arriver à avoir de la sympathie pour quelqu’un, fut-il criminel (du moment où son passé parvient à expliquer son comportement, sans forcément le justifier). On a de la compassion parce qu’on est nous aussi humains, parce que ça nous montre aussi à quel point on peut sombrer, parce que ça « rassure » aussi de voir que les criminels ne sont pas que des monstres uniquement. Il est cependant clair que pour ça il faut pouvoir accéder à leur vie privé de façon plus ou moins profonde. Après, ça se sent quand l’auteur le fait avec respect et humilité, ce qui ne semble pas être vraiment le cas ici. Je comprends d’autant plus ton dilemme au moment de la lecture.
    Quant aux Etats-Unis, je crois qu’on n’arrivera jamais à les comprendre sur la législation des armes à feu… c’est terrible de ne pas voir la vérité à ce point alors que dans le pays à côté, Canada, il y a bien moins de meurtres par arme à feu, parce que les gens n’en ont pas le droit. Ca devrait leur servir d’évidence pourtant.

    • Tu parles de deux livres que je compte bien lire un jour ! On m’a justement prêté L’empreinte et Les 1001 vies de Billy Milligan m’intéresse depuis des années !
      Tu soulignes très bien ce qui m’a dérangée, mais je ne suis pas sûre que David Vann est réellement manqué de respect à qui que ce soit. Je n’ai pas lu assez de livres semblables pour comparer les manières de faire, mais je pense qu’il a abordé des sujets qu’il était nécessaire d’aborder pour comprendre le passé de Steve. Même s’il questionne parfois les comportements de ses ami·es, les conversations qu’ils pouvaient avoir, le déni de son ex/colocataire/meilleure amie, il n’est pas jugeant vis-à-vis de Steve et il attaque davantage la société américaine que l’homme qu’il était.
      Je pense que le problème vient de moi et non pas du livre. Je ne sais pas comme l’expliquer, c’est peut-être juste que je suis trop pudique concernant ma vie et que je détesterais me retrouver décortiquée dans un livre. Le fait que ça concerne de vrais gens encore vivants et non pas des personnages de fiction ou des personnes mortes comme tout leur entourage, je trouve ça troublant. Mais il ne pouvait pas faire l’impasse sur sa vie privée, le livre n’aurait plus eu aucun sens et, en restant à la surface des choses, on aurait vu le tueur, mais pas la souffrance en dessous.
      Je suis claire ou pas vraiment ? pas du tout ?
      Il y a tellement de choses qui devraient leur servir d’évidences ! C’est vraiment aberrant pour moi. ^^

      • Si si, c’est tout à fait clair dans ton propos, je te rassure ! Je comprends mieux ce que tu voulais dire. Il est clair que personne n’apprécierait de se retrouver décortiqué, surtout sans avoir eu son mot à dire. C’est du voyeurisme, plus ou moins policé, en effet. Mais parfois cela permet de vraiment mieux comprendre des personnalités énigmatiques, ou d’aider à faire la lumière sur certaines personnes comme ici. Ça n’en demeure pas moins déconcertant et troublant…on est obligé de les voir en humains et non en personnages de fictions ; quand c’est des criminels, selon la gravité du crime, c’est plus ou moins perturbant.

        (Billy Milligan est très bien, tout comme L’empreinte, qui m’a énormément fait réfléchir quand je l’ai lu, bien qu’il soit assez dur)

  4. David Vann est l’un des rares auteurs dont j’ai envie de tout lire (je l’ai découvert comme toi avec Sukkwan Island), et je pense que ce titre ne fera pas exception! Le sujet des armes à feu aux Etats-Unis m’intéresse en ce qu’il me semble fondamental pour comprendre (enfin, essayer…) cette société.

    • Je comprends totalement ! Lesquels as-tu lu de lui ? (à part Sukkwan Island).
      « Essayer » est le bon mot car je crois qu’il y aura toujours un truc qui m’échappera dans leur raisonnement. J’ai beau le savoir, c’est un perpétuel ahurissement. ^^

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