Dans les forêts de Sibérie : février-juillet 2010, de Sylvain Tesson (2011)

Dans les forêts de Sibérie (couverture)Passer six mois seul, presque coupé du monde, dans une cabane au bord du lac Baïkal : un rêve devenu réalité pour Sylvain Tesson.

Attention, critique partiale et un peu dure peut-être.

Ça faisait quelques temps qu’une lecture ne m’avait pas résisté comme ça. Ennuyée aussi. Arrivée à la page 95, je l’ai posé, j’ai lu Sandman, j’ai lu La fourmi rouge, je n’étais même pas certaine de le reprendre et, finalement, j’ai décidé de lui offrir une seconde chance qui m’a tout de même amenée jusqu’à la fin.

J’avais pourtant très envie de lire l’histoire de cet exil volontaire, de cette plongée dans la vie d’ermite, alors pourquoi ? Pourquoi une telle difficulté à le lire ?

Tout simplement parce Sylvain Tesson m’a énormément agacée.

Tout d’abord, je l’ai trouvé extrêmement moralisateur et prétentieux. J’avais l’impression d’être prise pour une plouc, pour une idiote, parce que je ne vis pas au bord du lac Baïkal, parce que je suis bien obligée de me soumettre aux obligations de la civilisation (obligée, vraiment ? peut-être pas, mais partir comme ça n’est pas à la portée de tout le monde, de tous les cœurs, il faut croire que cela demande un courage et une confiance que je n’ai pas). Et je ne lis pas pour me sentir insultée ou méprisée. (Je sais, j’ai tendance à prendre les livres très à cœur.) Certes, je ne l’ai pas trouvé méprisant qu’envers le genre humain : les polars – une lecture comme un repas McDo dont il sort « écœuré, légèrement honteux » – et les hirondelles – qui osent aller passer l’hiver dans un pays chaud – en prennent aussi pour leur grade. Je l’ai trouvé très arrogant, très content de lui, sur son engagement dans cette vie solitaire (pour six mois).
J’ai également eu beaucoup de mal avec son discours, trop léché, trop snob, trop sentencieux. Ça m’a donné la sensation d’un auteur qui se regardait beaucoup écrire et qui était très fier de ses tournures de phrases. Tant mieux pour lui, c’est bien d’être fier de ce qu’on fait, mais un peu d’humilité ne fait pas de mal parfois.
J’avais aussi peut-être des attentes qui ont été déçues. Immersion dans une solitude érémitique (mille fois utilisé dans le roman, voilà un terme que je ne risque pas d’oublier), je songeais à ce livre de Pete Fromm que j’ai adoré, Indian Creek (que Tesson avait d’ailleurs emporté avec lui). Or la naïveté, l’enthousiasme de l’Américain m’avait mille fois plus séduite. J’ai depuis la fin de cette lecture relu un article de Fromm pour la revue America et il n’y a pas à dire, il sait me motiver, m’exalter, me captiver, comme Dans les forêts de Sibérie n’a pas su le faire.
De plus, certaines phrases m’ont vraiment donné envie de hurler. Comme ce « Puis nous vidons une bouteille de vodka au miel en n’oubliant pas de porter des toasts aux femmes, car le 8 mars, c’est le jour où l’homme se dédouane. » Ben voyons… Un toast et oublie tout, c’est ça ? Ou comme ce « Je suis le dresseur de chiens le plus pitoyable à l’est de l’Oural, incapable d’interdire à Aïka et Bêk les débordements de leur affection. Les gens apprennent au chien à se coucher et proclament qu’ils le dressent. J’accepte les frasques des deux petits êtres et en suis quitte pour des traces de pattes sur les jambes de mon pantalon. » Parce que le fait d’éduquer son chien est évidemment un désir sadique d’affirmer sa domination sur la bête et de jouir de sa soumission. Ce n’est pas du tout parce que, pour les pauvres hères vivant en société, il faut empêcher son chien d’aller sauter sur des gens qui, eux, n’ont pas choisi d’en avoir et donc n’ont pas choisi d’avoir des traces de pattes sur leurs vêtements. En vivant seule, dans un coin désert, avec trois pékins qui passent dans l’année, je ne me prendrais pas la tête à apprendre le rappel à mon chien ou à lui refuser de me sauter dessus puisque personnellement ça m’est égal (et ça m’amuse beaucoup plus que de le lui interdire). Peut-être est-ce de l’humour et que j’interprète très mal les choses. Ou peut-être pas.
A tous ces reproches s’ajoutent quelques lassitudes et déceptions qui ne pèsent finalement pas tant que ça. Détails, les répétitives beuveries – la Sibérie ne s’apprécie-t-elle qu’en état d’ébriété ? est-ce le seul moyen de faire face à la solitude ? n’y a-t-il pas de meilleur moyen de profiter de cette aventure ? Détail, sa solitude avec téléphone satellite et panneaux solaires ne me transcende pas autant que celle – nettement plus isolée – de Pete Fromm. Détails (mais coup de grâce tout de même), les remerciements aux équipements Millet qui gâchent encore un peu plus le mythe.

Pourtant, je ne peux pas nier que je suis en accord avec lui sur bien des points : trop de monde sur la planète, la détestation de la ville, le ras-le-bol du bruit, du gris, de cette permanente exigence d’être performant, d’être actif, le désir de solitude, la vie par et pour soi-même, ne rien devoir à personne… Je suis d’autant plus déçue de cette déception. (Or, je reconnais que, quand je suis désappointée de voir mes attentes trompées, je n’en suis que plus amère, je gère mal la frustration, que voulez-vous. Demandez donc à Harry Potter et l’enfant maudit ou à C’est le cœur qui lâche en dernier par exemple.)
L’introspection qu’il livre ici n’est pas dénuée d’intérêt. Beaucoup de monde se sera un jour interrogé sur le bonheur, la liberté et la vacuité de sa vie présente. Dommage qu’il soit si méprisant et pédant.
La seconde moitié du livre a été moins insupportable. Mais je ne sais pas si c’est parce qu’elle est véritablement mieux, parce que je me suis habituée – pour ne pas dire résignée – ou parce que j’ai sauté quelques lignes ici ou là. Certaines descriptions des paysages environnants sont vraiment superbes, la vie au rythme de la nature fascine et berce en même temps et je me suis parfois surprise à être prise par ses banales péripéties quotidiennes. J’ai trouvé les dernières entrées de ce journal très belles et touchantes (mais je ne sais pas dans quelle mesure le fait de toucher aux dernières pages à influencer mon avis).

Je ne surprendrais donc personne en disant que ce fut une mauvaise et irritante lecture et que ce voyage en Sibérie ne fut pas aussi incroyable que ce que j’attendais.. Ce journal d’un ermite avait pourtant matière à me séduire – les quelques rayons de soleil dans ma lecture en témoigneront – mais la voix de son auteur était décidément bien trop horripilante à mon goût. S’il y avait eu plus de pages, je l’aurais probablement abandonné.

« Il y a plus de vérité dans les coups de ma hache et le ricanement des geais que dans les péroraisons psychologiques. », dit-il le 24 mars. Si seulement avait-il pris cela un peu plus à la lettre et présenté son aventure avec un zeste de cette simplicité à laquelle il aspirait tant…

« Quinze sortes de ketchup. A cause de choses pareilles, j’ai eu envie de quitter ce monde. »

« Dans le hamac, j’étudie la forme des nuages. La contemplation, c’est le mot que les gens malins donnent à la paresse pour la justifier aux yeux des sourcilleux qui veillent à ce que « chacun trouve sa place dans la société active ». »

« Il est bon de n’avoir pas à alimenter une conversation. D’où vient la difficulté de la vie en société ? De cet impératif de trouver toujours quelque chose à dire. »

Dans les forêts de Sibérie : février-juillet 2010, Sylvain Tesson. Gallimard, 2011. 266 pages.

23 réflexions au sujet de « Dans les forêts de Sibérie : février-juillet 2010, de Sylvain Tesson (2011) »

  1. Je ne suis pas du tout une pro de Sylvain Tesson, d’ailleurs je n’ai eu qu’un aperçu (lors d’une lecture publique) d’un autre de ses livres « Une très légère oscillation » et je n’ai qu’une chose à dire… merci ! Franchement, je suis ressortie de l’expérience hyper agacée, alors que pourtant le bouquin (un journal de bord) m’attirait vachement. Du coup tu me confortes dans le fait que je ne renouvellerai pas l’expérience..

    (Et je vais en profiter pour aller jeter un oeil à ton article sur Harry Potter du coup 😀 !)

    • Je ne suis pas du tout une pro non plus, mais pour le coup, je n’ai aucune envie de le devenir ! ^^
      Je ne connais pas ce livre, mais ça doit être le même principe. En tout cas, là aussi, c’est un journal au jour le jour de son escapade sponsorisée en Sibérie.
      (Pour l’article d’HP, je pense que je t’avais tout dit en commentaires. ^^)

      • (Ahaha oui je viens de le lire, effectivement tu as tout dit 😀 )

        Alors pour Une très légère oscillation, c’est le journal de sa convalescence suite à une (très) mauvaise chute un soir de beuverie (il est coutumier du fait je pense). Donc c’est un journal de bord, un journal de pensées sur sa vie, sur la vie, sur la société… Et ce qui aurait pu être un regard intéressant était en fait un réquisitoire contre tout et tout le monde. Enfin c’est comme ça que je l’ai perçu du moins.

        • Ce n’est pas l’accident qu’il a eu en tombant d’un toit ou un truc comme ça, qui fait qu’il est légèrement (ou pas légèrement, je ne sais plus) handicapé ?
          Mais c’est exactement ça. Là, ça aurait pu être une intéressante réflexion sur la solitude, la société, lui-même… et au final il juge tout et tout le monde, de la société aux hirondelles en passant par les polars. C’est incroyable ! En fait, il doit juste être aigri… ^^

  2. A la base le livre ne me tentait pas outre mesure, mais alors ton avis et les points négatifs que tu soulèves me font fuir à vitesse grand V d’autant que j’ai eu mon lot de lectures agaçantes ce mois-ci…

  3. Oulala, livre à fuir, quoi ! Je n’ai jamais lu Sylvain Tesson, mais je l’ai vu à La Grande Librairie, il m’avait semblé sympa, un peu bizarre, et j’avais ressenti son côté hautain à la façon dont il parlait des livres qu’il admirait… Je vois que ce n’était pas que mon imagination ! C’est vraiment dommage, ça avait l’air d’être intéressant, mais s’il doit nous parler comme ça, c’est mort. (je le tenterai quand même un jour juste pour l’écriture, on n’arrête pas de me dire qu’il écrit bien, on va voir ce qu’on va voir /pan/)

    Par contre, j’avais déjà envie de lire Pete Fromm grâce à America, maintenant c’est certain ! 🙂

    • Je ne dirai pas livre à fuir parce que j’estime que tout le monde devrait se faire sa propre opinion et tenter sa chance (et après tout, beaucoup de gens l’adorent), mais de mon côté, je vais fuir ses livres maintenant !
      Je n’avais aucun a priori négatif, le sujet m’intéressait, les échos me semblaient positifs, et, même si je l’avais déjà vu dans des interviews, je n’en avais aucun souvenirs. Le désenchantement fut brutal et cruel. ^^
      Bonne lecture alors ! Et par contre, Pete Fromm, même si je n’ai lu qu’Indian Creek pour l’instant, je te conseille à 100% !

      • Ma soeur l’a effectivement aimé, donc à voir, mais c’est vrai que ce que tu as dit dessus m’a fait grincer des dents :/
        Je note ! 🙂

  4. Merci pour ta chronique ! Je n’ai encore jamais lu Sylvain Tesson mais beaucoup entendu parler de ce livre, et ça fait du bien d’avoir aussi des critiques négatives. Dommage que l’auteur ait ce discours prétentieux et moralisateur… Je tenterai peut-être pour me faire mon avis mais je suis prévenue !

  5. Aoouch :/
    Quel dommage pour toi :/
    Je suis un peu pareille, j’ai du mal avec les auteurs/autrices qui montrent un peu trop qu’ils kiffent ce qu’ils écrivent, ça a tendance à me bloquer un peu…
    J’espère que tes prochaines lectures te plairont plus ! =)

    • S’il n’y avait eu que ça, j’aurais pu passer outre, mais le côté moralisateur et jugeant en plus, c’était trop !
      Oh oui, j’ai quelques belles lectures en perspective pour me remonter le moral. ^^

  6. Ah bah tiens, j’ai eu le même avis que le tien ! Le livre m’intéressait mais Sylvain Tesson m’a insupportée, il ressemblait à tellement de vieux gars prétentieux qui se prennent pour la huitième merveille du monde parce qu’ils ont lu Nietzsche et pas Musso comme la plèbe dont ils se détachent hautainement…

    Et ton article me fait me dire qu’il faut vraiment que je lise Indian creek !

    • Exactement ! C’était insupportable de suffisance.
      Mais si le trip « tout seul dans la neige » te botte, je te conseille vraiment Indian Creek. Et là, tu trouveras humour, émerveillement et autodérision !

  7. Ping : C’est le 3, je balance tout ! #17 – Histoires vermoulues

  8. Mince alors, j’ai beaucoup apprécié ce livre mais cela m’a déçue qu’il écrive quand il était ivre aussi… Autrement ses descriptions de la nature et certaines de ses réflexions m’avaient beaucoup touchée ! Mais en lisant les citations que tu as mises, je comprends que le ton ait pu t’énerver, je l’ai plutôt perçu comme ironique un peu, pas sérieux tu vois ? 🙂
    C’était très chouette de lire ton avis, tu expliques très bien ce qui t’a déplue !! Par contre j’espère que ta prochaine lecture te plaira davantage 😉

    • S’il n’y avait eu que ces cuites, ça ne m’aurait pas dérangé tant que ça. ^^ Et je vois ce que tu veux dire, les descriptions de la nature et certaines réflexions avaient les capacités de me plaire, le problème est que tout a été gâté par sa prétention. Je ne sais pas dans quelle mesure il y a de l’ironie. Et s’il n’y avait eu qu’une ou deux piques, oui, je les aurais prises en tant que tel, mais il juge tout et tout le monde tout du long que je n’ai pas pu le prendre pour de l’humour. Mais c’est un avis très tranché, et je suis peut-être totalement à côté de la plaque, il n’empêche que le personnage ne me plaît pas et ça, je n’y peux pas grand-chose ! ^^

  9. Eh ben… Moi qui voulais le lire… on m’en a dit beaucoup de bien dans la famille, et je me le gardais pour l’hiver prochain. Mais à la lecture des citations… pouah. Ça me semble être le nombrilisme français que je déteste tant en littérature. Et quand tu parles de Fromm, j’pense que la différence vient que nous Français sommes parfois incapable d’être émerveillé et nous nous sentons obligés d’être cyniques pour ne pas paraître naif (c’est ce que j’ai en tout cas observé dans certains romans contemporains français). Donc NEXT. Je partirai plutôt avec Fromm et son Indian Creek !

    • Après, tu peux essayer et te faire ton propre avis (même si je te conseille mille fois plus Fromm (il était aussi plus jeune lorsqu’il a vécu les événements relatés dans Indian Creek, ça joue peut-être aussi, même si un texte de lui lu dans America récemment et écrit récemment aussi du coup m’a tout aussi plu)). Effectivement, beaucoup de gens ont aimé et j’ai peut-être un peu trop pris certains trucs au pied de la lettre (cela dit, il m’énerve, c’est comme ça, je ne peux pas y faire grand-chose). Par contre, pour le nombrilisme, oui, il y en a BEAUCOUP.

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