K-Cendres, d’Antoine Dole (2011)

K-Cendres (couverture)Après des années passées enfermée dans un hôpital psychiatrique, Alexandra est devenue une star du rap. Utilisant son corps comme percussions, elle crache ses paroles devant des fans fascinés. Parfois, une chanson improvisée sort de sa bouche, prophétie annonçant la mort. K-Cendres est incontrôlable, ce qui ne laisse pas d’inquiéter les membres de son label, 3fall.

Jusque-là, tout ce que j’avais lu d’Antoine Dole était l’album Le monstre du placard existe et je vais vous le prouver. Avec ce roman, ce qui m’a tout de suite saisie, c’est la plume nerveuse de son auteur. La voix brûlante et meurtrie de K-Cendres. Une prose torturée, enragée. Le texte est musical, rythmé par une sombre musique. Parfois morbide, parfois démente, elle nous emporte. Les seules butées à ma lecture, les mots de verlan, un langage que je ne maîtrise pas et qui me bloque toujours.

Des mots qui épousent la personnalité brisée d’Alexandra. Enfant de l’HP élevée dans les médocs, elle est sans cesse au bord du gouffre, scarifications, hallucinations, creuset de toutes les psychoses et les névroses du monde. L’écriture est vivante et nous fait ressentir la douleur d’Alexandra, douleur psychique qu’elle tente souvent de faire disparaître sous la douleur physique. On s’interroge parfois : est-elle prophète ou folle ou les deux ? Quoi qu’il en soit, comme la prophétesse grecque Cassandre, elle semble condamnée à ne jamais être crue.

Les personnages qui gravitent autour de la chanteuse sont manipulateurs et antipathiques – à l’exception de Marcus, le garde du corps déchiré entre son inquiétude pour Alexandra et le besoin d’argent. Pour eux, Alexandra, la personne en miettes n’existe pas, elle n’est que K-Cendres, la poule aux œufs d’or qu’il faut exploiter au maximum quitte à recourir aux pires stratagèmes. Aux commandes, Jaz le boss et Karine la chargée de communication… Avides de pouvoir, d’argent et de reconnaissance, tous deux se révèlent pathétiques sous le déguisement de gros durs.

En dépit de quelques longueurs et répétitions qui donnent parfois l’impression de tourner en rond, ce texte dans lequel souffrance et aliénation résonnent en chœur m’a bien malmenée, m’entraînant par sa poésie démente et captivante. C’est avant tout un livre qui se vit, qui se ressent plus qu’il ne s’explique et se dissèque.

« Alexandra, son père Noël est mort très tôt. La vie de famille, douce ou dure ou cotonneuse ou bordélique, elle ne l’a pas connue : seule la chimie lui a fabriqué une mémoire, par flashes furtifs. Alexandra, elle a craché ses premières règles au fond des futes en toile bleu ciel de l’HP, et ses premiers baisers ont valu à un gardien de nuit un licenciement pour faute grave.
Ce moment de déglingue où l’enfance bascule dans une jeunesse incandescente et douloureuse, elle est née dedans. N’en est jamais sortie. »

« Elle a travaillé son phrasé sans aucune idée de ce qu’elle faisait, à l’instinct et à la rage, en s’acharnant à poser un calque verbal sur ses flashes, à agencer dans l’air toutes ses solitudes. Les percussions corporelles amplifiaient son timbre et modulaient l’harmonie de sa voix. Les mots se sont cassés dans sa bouche, ont fait saigner ses lèvres, les mots lui ont entaillé le palais, si profondément qu’il fallait les cracher, question de vie ou de mort. Les phrases formées n’apaisaient rien, alors elle a scandé plus fort, sacrifié la douceur de sa voix, scarifié les nuances de ses pensées, elle a fracturé les syllabes, piétiné le langage, elle a tout brisé, tout ce que les profs bénévoles de l’hôpital lui avaient enseigné, pour que les mots épousent purement et seulement la douleur, la peine et la souffrance. Elle a tout recréé. Son flow s’est construit à partir des fracas du monde tel qu’elle le connaissait depuis toujours. »

K-Cendres, Antoine Dole. Sarbacane, coll. Exprim’, 2011. 185 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Son Dernier Coup d’Archer :
lire un livre dans lequel la musique a une place importante

19 réflexions au sujet de « K-Cendres, d’Antoine Dole (2011) »

  1. Le résumé et l’éloge que tu fais de ce livre donne vraiment envie de le découvrir ! Je suis vraiment intriguée ! Les citations que tu as choisis à la fin m’intriguent : c’est écrit dans ce style là tout le temps ? Ce style à l’air vraiment puissant pour rendre les émotions, mais est-ce qu’il ne freine pas un peu la lecture ?

    • Non, pas du tout. Enfin, je n’ai pas été gênée par le style. Il y a des paragraphes moins denses, les dialogues qui viennent alléger le truc, mais j’avoue que ce sont les passages comme ça que j’ai pris le plus de plaisir à lire !

  2. J’ai toujours un peu peur quand on me parle de roman young adult parce que j’ai souvent l’impression que c’est trop manichéen. Mais tes citations et ton avis me donnent terriblement de le lire !

    • Oui, je comprends, mais là… K-Cendres est extrême car c’est sa façon d’être, mais les autres personnages sont suffisamment travaillés pour sonner vrais (après n’oublie pas que le roman ne fait que 185 pages, ce n’est pas une étude psychologique). Je ne veux pas te spoiler, mais globalement, tu comprends les motivations qui poussent les connards du livre à agir ainsi (et à la base ce ne sont pas forcément des motivations de « grand méchant ») et même le garde du corps sympa n’est pas si blanc au final.

  3. Waaah on sent que tu as été vraiment touchée par ce récit !
    Il a l’air très fort et percutant ! Merci pour la découverte =)

    • Pour être honnête, je ne sais pas s’il va me marquer sur le long terme, mais c’est vrai que c’est une lecture qui ne m’a pas laissée indifférente et je pense qu’il m’en restera une sensation même si j’oublie les détails de l’histoire. Il y a une violence psychologique qui me parle et le choix des mots, la construction des phrases la rend très bien.

    • Merci ! Oui, il est assez violent psychologiquement et il ne laisse pas de marbre, il bouscule un peu. Après c’est peut-être parce j’ai connu des K-Cendres (en un peu moins extrême tout de même)…

  4. Je ne connaissais absolument pas et à vrai dire, au début de l’article il ne me faisait pas vraiment envie. Mais tu es tellement élogieuse que tu pousses dans ton engouement, ça donne envie de découvrir à quel point le livre peut être touchant. Je pense le faire tarder un certain temps ( je me retarde beaucoup comme je voudrais baisser ma PAL alala… ) mais je pense garder le titre, de toute manière le sujet de l’aliénation, de la démence m’intéresse beaucoup dans la littérature. Merci pour la découverte !

    • Je l’ai pris à la bibliothèque pas forcément convaincue mais en me disant « c’est un Exprim’ et en plus il se lira vite, c’est ce dont j’ai besoin », et finalement il m’a plus touchée – malmenée plutôt – que prévu. Après comme je disais à Plouf et à Léna Bubi dans les commentaires précédents, je ne sais pas combien de temps je vais m’en rappeler, ce n’est pas mon Exprim’ favori, mais je pense que j’en garderai une sensation de violence psychologique. Mais il y a aussi le fait que j’ai connu des K-Cendres (pas forcément aussi autodestructrices), ça doit jouer dans la façon dont j’ai accueilli le roman.

      • Le seule Exprim’ que j’ai lu jusqu’à présent ne m’a pas séduit plus que ça alors l’argument ne fonctionne pas trop pour moi haha, mais je veux tout de même lui faire un accueil, il y a des chances qu’il me parle tout de même !

          • Les Fragile, de Cécile Roumiguières. Il avait gagné le prix Izzo lors du salon du livre de Limoges l’année dernière, mais j’étais une des rares à ne pas l’avoir apprécié. ^^’

            • Ah oui. Je l’avais bien aimé, mais ce n’est pas le meilleur de la collection, je veux pas le concéder. Non, mais il faut lire Dysfonctionnelle d’Axl Cendres, ou Les petites reines de Clémentine Beauvais, ou Dans le désordre de Marion Brunet, ou The Perks of Being a Wallflower (Le monde de Charlie, mais je trouve ce titre tellement fade par rapport à l’original) de Stephen Chbosky…

              • J’ai entendu beaucoup de bien du premier notamment par une bibliothécaire, et le second je comptais le lire un jour ( déjà céder à Songe à la douceur avant les petites reines ! ) En tout cas merci pour toute ces recommandations, je garde ça précieusement. c:

  5. Il m’avait beaucoup intriguée à sa sortie celui-là, mais je n’avais jamais eu l’occasion de le découvrir, et comme je ne le voyais plus trop passer, j’avais oublié ma curiosité le concernant. Je regarderai s’ils l’ont à la médiathèque, tiens ! 🙂

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