Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)

Belle du Seigneur (couverture)Genève, 1935. Ariane, femme d’un petit bureaucrate, gentil mais ennuyeux, aime Solal. Mais peuvent-ils garder leur amour toujours au sommet ? Peuvent-ils préserver leur passion de l’usure du quotidien ?

Voilà une critique que je ne peux garantir sans spoiler. Pourquoi ? Parce que Belle du Seigneur est un livre que je lis depuis plus d’un an. J’ai lu une bonne partie par petits bouts et il était abandonné depuis un moment quand je l’ai repris début mai. Et là, surprise, j’ai dévoré les six cents pages restantes en quelques jours, il m’a tellement captivée que j’ai hésité à le reprendre du début (mais finalement, non, quand même pas, parce que je m’en souvenais relativement bien et parce que je n’allais jamais m’en sortir si je faisais cela). Du coup, mes souvenirs sont beaucoup plus frais sur la seconde moitié du roman, je suis bien plus imprégnée de cette partie-là. D’où le risque de spoilers.

Je ne sais encore que penser de Belle du SeigneurJ’ai été happée par ce roman qui m’a captivée tout en me faisant beaucoup gamberger (et pas forcément à des choses positives, comme la fin d’un couple, la fin de l’amour, la fin du désir). Mais il m’a aussi irritée.

Belle du Seigneur raconte la séduction, la passion, l’exaltation des rendez-vous toujours trop rares, la fébrilité des préparatifs, puis la fin de la passion causée par l’habitude. Raconte comment, vivant ensemble chaque jour et presque chaque minutes, les amants se lassent, remarquent les défauts de l’autre, cessent de se désirer sans pour autant oser se l’avouer. En manque de social, en manque des autres, les amants s’entre-déchirent lentement, contraints de regarder leur amour se déliter jour après jour dans les rituels du quotidien tout en jouant « cette pauvre farce de leur amour, de leur pauvre amour dans la solitude ».

« Et le pire, c’était qu’il chérissait cette malheureuse. Mais ils étaient seuls, et ils n’avaient que leur amour pour leur tenir compagnie. »

La judaïté et la montée de l’antisémitisme sont très présentes dans ce roman, notamment dans la seconde partie (ou peut-être dans tout le roman comme mes souvenirs du début sont un peu altérés). Solal est constamment blessé par les paroles des gens (ces « heureux », ces « préservés » comme il les appelle) approuvant Hitler, rejetant tout sur les Juifs et par les graffitis haineux sur les murs de Paris. Il se sent parfois honteux et en mal d’amour, mais il est tout de même fier de sa religion et de son peuple qu’il aime et exalte dans de longs discours (il perd d’ailleurs son emploi en s’élevant contre les pays qui refusent de donner l’asile aux Juifs allemands persécutés). Dans ces passages-là, j’ai vraiment eu l’impression que Solal était Albert Cohen (par contre, je ne connais rien de l’auteur, donc je ne me lancerais pas dans une thèse à ce sujet, c’est seulement une sensation).

C’est un livre lent – l’intrigue évolue peu : une histoire d’amour, une passion adultère suivie au jour le jour – mais aussi extrêmement bavard. Ce sont d’ailleurs ces bavardages qui ont ainsi captivés mon attention : nous sommes sans cesse plongés dans les pensées – anarchiques, précipitées, se bousculant sans cesse, passant du coq à l’âne – des protagonistes, ce qui donne lieu à de longs monologues sans point (et parfois sans virgule) sur des pages et des pages.
Si Solal est souvent désabusé, si Ariane est souvent exaltée, j’ai particulièrement aimé le bavardage incessant de la vieille Mariette, bonne, femme à tout faire, ancienne nourrice d’Ariane. Un avis sur tout et tout le monde, une prononciation parfois approximative (« water causette », « chasse » pour « sache », etc.), un regard plus lucide qu’Ariane sur Solal ou Adrien, du bon sens. Il y a toujours beaucoup d’humour dans ses soliloques, notamment lorsqu’elle détaille les rituels risibles des deux amants pour ne pas se voir en cas d’imperfection (si pas baignés, si pas rasé, si pas habillés).

Les personnages ne sont pas particulièrement attirants non plus. Je suis partagée à leur sujet également. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis attachée à eux même s’ils m’ont parfois amusée ou émue. Certes, ils sont terriblement humains, mais ils sont aussi terriblement agaçants. Ariane, parfois horriblement naïve et innocente, parfois exigeante et méprisante (sa fortune lui en donnant apparemment le droit). Adrien Deume, Didi, falot, paresseux, ambitieux, ridicule, vaniteux. Solal des Solal, boudeur, capricieux, jaloux, n’aimant que des belles femmes mais les haïssant de l’aimer pour sa beauté et ses « babouineries » de mâle dominant. Tous égoïstes, se regardant sans cesse vivre. Albert Cohen se moque aussi d’Antoinette Deume, tante et mère adoptive d’Adrien. Il raille son snobisme de petite bourgeoise, ses fiertés, ses prétentions, sa prétendue dévotion, ses mesquineries.
J’ai souvent éprouvé le désir de claquer Solal et de secouer Ariane, de leur montrer la vie qu’ils pourraient avoir si lui cessait de courir après son ancien poste, si elle laissait une place au naturel dans leur vie, s’ils vivaient, tout simplement ! Certains passages sont tellement absurdes qu’ils me laissaient bouche bée et sifflante d’exaspération.
L’histoire se passe dans les années 1930, il faut remettre cela en perspective, mais j’exècre la misogynie qui se dégage de ces pages. La façon dont Solal finit par traiter Ariane, son « Ariane qu’il chérissait toujours plus, qu’il désirait toujours moins et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute qu’elle en avait le droit », ainsi que sa manière à elle de s’aplatir devant lui, de se complaire à être sa chose, son esclave. La relation entre les deux est inégale depuis le début et Ariane n’a jamais réellement son mot à dire. Extrêmement irritant également, elle esclave de la perfection : toujours être belle, toujours élégante, courant chaque jour chez le tailleur, ne jamais être vue « humaine », ne jamais se moucher devant lui, ne jamais bailler, ne jamais aller aux toilettes, toujours être parfaite.

Belle du Seigneur, un roman-fleuve de 106 chapitres, une tragédie moderne, une comédie corrosive, un monument littéraire qui me laisse partagée, incapable de trancher entre la fascination envers la plume d’Albert Cohen et l’irritation envers les personnages et la misogynie latente. Une lecture atypique que je n’oublierai clairement pas de sitôt.

Belle du Seigneur (coffret)

« Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du Moyen Âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors de ventre, crânes éclatés bavant leur cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! A la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! »

« Leur pauvre vie. Parfois le recours aux méchancetés forcées, sans nulle envie d’être méchant, mais il fallait mouvementer leur amour, en faire une pièce intéressante, avec rebondissements, péripéties, réconciliations. Recours aussi aux imaginations jalouses pour la désennuyer et se désennuyer, pour faire du vivant, avec scènes, reproches et coïts subséquents. Bref, la faire souffrir pour en finir avec ses migraines, ses somnolences après dix heures et demie du soir, ses bâillements poliment mordus, et tous les autres signes par lesquels son inconscient disait sa déception et sa révolte contre les langueurs d’un amour sans plus d’intérêt, un amour dont elle avait tout attendu. Son inconscient, oui, car de tout cela elle ne savait rien. Mais elle en devenait malade, douce esclave exigeante. »

Belle du Seigneur, Albert Cohen. Gallimard, coll. Folio, 2011 (1968 pour l’édition originale). 1109 pages.

Publicités

20 réflexions au sujet de « Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968) »

  1. Oulala, je suis dubitative, je ne sais pas du tout si j’aimerais ce bouquin. Etant donné que c’est de la romance, ça part déjà mal pour moi mais je me dis qu’avec la réputation qu’a ce livre, il faudrait que je le tente un jour pour en avoir le coeur net.

    • Tu sais quoi ? C’est bizarre, mais je ne le vois presque pas comme de la romance. Ce terme m’a fait bizarre appliqué à ce bouquin. Certes, c’est une histoire d’amour, mais ce n’est pas une histoire cul cul à l’eau de rose. Et perso, je n’en suis pas sortie émerveillée par cette belle histoire d’amour, mais perturbée et déprimée car justement cette belle histoire d’amour ne dure pas bien longtemps finalement. J’en garderai davantage le souvenir de la fin de l’amour et de la passion que le souvenir d’une romance. Après, ça m’a peut-être fait bizarre car j’associe au terme « romance » un certain type de littérature, un certain style d’écriture qui ne sont absolument pas ceux de Belle du Seigneur.

  2. J’avais essayé et fini par l’abandonner : je n’avais aucune empathie pour les personnages et leurs « problèmes » me gonflaient :S
    Par pour moi, par contre je suis contente de lire ta chronique car elle met en lumière de questions qui m’étaient largement passées au dessus de la tête du coup ^^

    • Je comprends, c’est pour ça que j’ai eu autant de mal dans toute la première moitié et que je l’ai abandonné pendant des mois avant de le reprendre. Et finalement, j’ai lu les 600 dernières pages sans souci et sans ennui. Mais sans plus empathie pour les personnages qui sont globalement assez agaçants !
      Mais il m’a quand même bien miné. Il tue un peu l’amour durable, à croire que tu as le choix entre la passion éphémère (avec un amant) ou l’ennui dans le couple. C’est déprimant ! ^^

  3. J’ai prévu de lire ce livre cet été (je me réserve toujours des pavés pour les vacances) et ta critique attise encore plus ma curiosité. Hâte de me faire un avis dessus !

  4. Ton avis ! Il est si fougueux, si passionné que ça me donne envie de me jeter littéralement dessus, de dévorer les mots. Parce que ce sont des thèmes qui me tiennent à coeur et je sais que tout comme toi je vais être plus qu’énerver par les propos misogynes, après c’est sûr que le début du siècle les femmes étaient encore des objets -_- du coup pour l’époque c’était normal. Mais quand j’ai lu Dracula combien de fois j’ai essayé de secouer le bouquin tellement enragée par les discours paternalistes de Van Helsing. Je le note dans ma wish list !

    • Wah… Merci !
      Oui, c’est agaçant, mais ce n’est pas comme si j’avais trouvé ce discours dans un roman contemporain (auquel cas je serai vraiment furieuse contre l’auteur). Ça m’énerve, mais je me dis que c’était une autre génération. Et de toute façon, les personnages m’ont énervée de tellement de façons… ^^
      Je ne me souviens pas de cet aspect-là de Dracula, mais bon, je l’ai lu quand j’étais au collège et je n’étais pas encore très affûtée sur le féminisme ou le paternalisme de certains personnages.
      En tout cas, bonne chance si tu te lances là-dedans ! 😀

      • C’est vrai que si c’était un roman contemporain je crois que j’aurai écris une chronique incendiaire sans m’en rendre compte… Ma mère vient de me dire que je démonte pas mal les auteurs que j’aime pas (sauf que j’essaie vraiment de cibler les points qui m’ont dérangé, je pense jamais être dure xD).
        J’avais essayé de lire Dracula plusieurs fois mais je l’ai lu ce mois-ci et j’adore le personnage de Dracula, tout l’univers qui l’entoure sauf Mina et les cinq hommes qui partent en quête de la mort du vampire. Ca m’a passablement bien bien saoulé cette histoire de misogynie.

      • Exactement, c’est le genre de choses qui me fait tiquer immédiatement, mais là, je suppose que je me remets un peu dans le contexte de l’époque.
        Quand on n’aime pas, si tu expliques pourquoi, ça ne me choque pas que tu « démontes un auteur ». Si c’est argumenté et tout, on a parfaitement le droit de détester un livre.
        Il fait partie des livres que j’aimerais bien relire, mais là, tu me refroidis un peu… (De toute façon, j’ai tellement de livres qui m’attendent que je n’aurai pas le temps de le relire dans l’immédiat.)

      • Bah disons que quand un détail me saoule dans un livre je ne vois plus que l’élément dérangeant TT mais Dracula c’est vraiment une expérience à lire parce que j’ai compris ce que signifiait vraiment le genre fantastique !

      • Pardon, je voulais te demander ton adresse mail pour pouvoir échanger un peu… je n’aime pas demander ça en commentaire mais j’ai eu beau cherché je ne l’ai pas trouvé ><

      • Euh… non, désolée. C’est parce que je voulais créer une adresse juste pour le blog, mais ça fait partie des choses perpétuellement oubliées et remises à plus tard. Je t’envoie un mail sur celle que tu indiques dans ton blog !

      • Ah une adresse uniquement pour le blog ! J’avais jamais jamais pensé à ça : o C’est une super idée !

  5. J’adore ce roman, mais effectivement il y a un côté très misogyne. Par contre dans mes souvenirs il était inhérent aux personnages (dans leur construction et leur rapport l’un à l’autre) et pas forcément à l’auteur, j’avais vu tout ça plus comme une critique de ce fonctionnement ultra malsain, peut-être à tort ! (Quand on lit un roman on a forcément tendance à interpréter via son prisme de pensée)
    Solal et Ariane sont tous les deux insupportables en tout cas, mais le pire c’est que j’en ai connu des gens comme ça… (souvenir ému de cette connaissance qui faisait trente minutes de marche les weekends chez son copain pour pouvoir faire caca chez elle et ne pas casser la magie)

    • Oui, je pense que tu as raison au sujet de la misogynie du roman, mais je l’ai retrouvée un peu chez tous les personnages, je crois, et c’est le genre de choses qui me fait grincer des dents. Après, je remets aussi les choses dans leur contexte et ça me m’irrite pas autant que ça le ferait dans un roman contemporain.
      Ah oui, quand même… Il faut lui faire lire Belle du Seigneur, à cette connaissance ! ^^

  6. Ping : C’est le 1er, je balance tout ! #4 – Histoires vermoulues

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s