L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès (2014)

L’île du Point Némo (couverture)Difficile de faire un résumé clair et propret pour ce livre. Disons que Martial Canterel, opiomane français, se laisse embarquer par son ami John Shylock Holmes dans une enquête à la poursuite d’un extraordinaire diamant, l’Anankè. Cette aventure inclut également trois pieds droits coupés et de trois unijambistes, une jeune fille endormie, un assassin surnommé l’Enjambeur Nô… Mais il faut aussi parler d’une fabrique de cigare périgourdine reconvertie en une usine de montage de liseuses.

Nous avons donc, d’un côté, l’enquête menée par Canterel, Holmes, Grimod (le majordome de Holmes) et une tripotée d’autres personnages.
Elle se déroule dans un univers à la fois steampunk, moderne et futuriste. Le Transsibérien crachant toujours sa vapeur et les dirigeables Zeppelin en balade autour du monde côtoient un autocar roulant grâce au méthane tiré du purin  et un appareil volant appelé le ptéronave (c’est un néologisme).
L’histoire est non datée et, à y regarder de plus près, c’est un vrai méli-mélo. Ainsi, Tianducheng, un quartier de la ville chinoise de Hangzhou qui imite Paris, date de 2007. Quand ils grimpent dans un dirigeable Zeppelin qui fait le tour du monde, il est dit que « l’incendie du Hindenburg restait présent dans toutes les mémoires »… alors que cet accident date de 1937. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a été créée en 1970 et The Bloop a été capturé en 1997. Il est également fait mention, alors qu’ils voguent vers le Point Némo, des cadavres des astronautes de la Station spatiale internationale, morts dans une catastrophe qui n’a, de toute évidence, jamais eu lieu ainsi que d’une Troisième Guerre.
On visite Sydney, Pékin, Paris avant de naviguer sur les eaux du Pacifique ; on croise des artistes de cirque, un Skoptzy (si vous voulez en apprendre davantage sur cette charmante secte, je ne peux que vous conseiller le site « Raconte-moi l’Histoire » qui écrit sur différents épisodes de l’Histoire avec beaucoup d’humour, c’est génial) ; on en apprend davantage sur la faune aquatique, etc. Bref, les références sont omniprésentes et j’ai eu du travail pour démêler le vrai du faux au terme de ma lecture.

« Il n’y a que des rêveurs ou des fous pour emprunter une route si excentrée, continua-t-elle, et ceux-là seront toujours les bienvenus »

Toutefois, un autre sujet est omniprésent : la littérature. John Shylock Holmes est un clin d’œil évident à un certain détective (j’avoue avoir eu du mal à cerner son intérêt, à part pour le clin d’œil : avec le recul, je n’arrive pas à me souvenir à quel moment il a fait avancer l’histoire). Plane également l’aura d’Alexandre Duras, de Daniel Defoe et, plus que tout autre, de Jules Verne qui est présent à chaque instant : traversée de la Russie, envol autour du monde, exploration sous-marine… Les voyages de Canterel et ses amis rappellent énormément les aventures des héros de Verne. Servi par une géniale mise en abîme, c’est aussi une réflexion sur le rôle de la littérature qui invite à la liberté et décuple l’imagination.
Foisonnant, c’est le mot pour décrire L’île du Point Némo. C’est une salade de mots, de noms, d’adjectifs et les descriptions pullulent que ce soit pour camper un personnage ou un lieu. L’écriture est riche, travaillée, la langue est vraiment très belle et entraînante.

A cette équipée sauvage s’entremêlent des chapitres ancrés dans notre monde contemporain, alternativement centrés sur divers personnages tous liés par l’usine B@bil Books. Si ces chapitres ont évidemment une finalité, ce sont ceux qui m’ont le plus déçue et je n’ai pas compris l’intérêt de certains personnages comme Carmen et Dieumercie.

Malgré des chapitres inutilement crus qui m’ont laissée plutôt dubitative, L’île du Point Némo est un roman d’aventures tentaculaire et totalement extravagant.

« A la lecture de faits divers, songe Arnaud, on jurerait que la réalité produit plus de fiction que ne saurait en absorber la littérature. Mais parfois, comme ce soir devant cet article du New York Times, advient une inversion troublante qui suggère avec force que le réel n’est au contraire qu’un miroir servile de ce qui est déjà survenu dans les romans. Un miroir effrayant à tous égards. »

« Je vous dis simplement que les canots de sauvetage restent systématiquement coincés dans leurs bossoirs, que ce sont toujours les plus gros, les plus forts, les plus stupides qui piétinent femmes et enfants pour sauver leur pitoyable vie, et que le capitaine n’est même pas tenu de couler avec son navire. Nous vivons une Atlantide lente, Monsieur Sanglard, un enfoncement si discret qu’il n’est perceptible que par les plus vulnérables d’entre nous. Ni tsunami ni cataclysme d’aucune sorte, mais une imprégnation ténue, quotidienne, qui alourdit chaque jour l’éponge du monde. Cet univers est invivable, c’est pour cette raison que nous avons choisi de ne pas nous en contenter. »

« D’un ample remous qui agita la mer jaillit alors un bruit profond, plaintif et menaçant, une clameur de stade où grondaient en même temps mille conquêtes, mille traites négrières, mile djihads vains.
Le Big Bloop qu’avait tant espéré Sanglard. »

L’île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès. Zulma, 2014. 457 pages.

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