Les fragiles, de Cécile Roumiguière (2016)

Les fragiles (couverture)Andrew Castan, « Andy » pour sa mère et « Drew » pour les autres, a 17 ans, mais reste traumatisé par ce que son père a fait et a dit alors qu’il n’avait que 9 ans, ce jour où il a renversé le gardien du stade et, jetant une insulte, a pris la fuite. Ce jour-là, il s’est pris le racisme de ce dernier en pleine face.

« J’ai envie de vomir depuis l’âge de neuf ans, depuis ce jour où mon père a lancé ce « sale nègre » par la vitre de la camionnette. Pas son premier « sale nègre », ce jour-là, le nègre, c’était Ernest, le gardien du stade. Ernest qui m’encourageait tous les mercredis depuis deux ans chaque fois que je flanchais. Ce mercredi-là, il a traversé en dehors des clous, il aurait pas dû. »

 

Tous les personnages sont fragiles (logique, vu le titre). Drew est torturé et ne sait pas quelle est sa place, entre sa mère qui aime le voir réussir et son père qui voudrait un gros dur comme fils.

Quant à Sky, on en apprend un peu plus sur elle vers la fin du roman, alors qu’elle a 18 ans, mais dès le début, on comprend bien que sa vie n’est tous les jours celle d’un conte de fée avec un père qui l’ignore parfois sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Cependant, jusqu’à ses 17-18 ans, j’ai trouvé que Sky aurait pu être un peu plus… concrète. Je n’ai pas réussi à m’attacher à elle car, finalement, elle est un peu insaisissable, même pour Drew puisqu’elle part et revient uniquement quand ça lui chante.

Le père de Drew, Cédric, déteste tous ceux qui ne sont pas comme lui : il est donc raciste, antisémite, homophobe, sexiste (le parfait connard en gros). Mais ce n’est pas le méchant suprême et diabolique. Il montre une haine ordinaire, comme on en croise souvent, qui peut causer des dégâts et des souffrances considérables.

Cindy, la mère de Drew, est impuissante face à son mari. Elle voit encore celui qui l’a séduite avec son sourire un peu perdu alors qu’ils étaient très jeunes. Elle essaie de défendre son fils quitte à se prendre quelques baffes, mais elle est toujours un peu perdue face à son fils et son mari qui, tous deux, s’éloignent peu à peu.

Heureusement qu’il y a Mariji, la (jeune) grand-mère cool et un peu hippie, qui apporte de la couleur et de la bonne humeur dans la vie de Drew.

 

La relation entre Drew et son père est vraiment complexe et l’auteure a parfaitement su l’écrire. Il y a une totale incompréhension entre le père et le fils. Son père projette sur Drew ses rêves avortés, notamment celui de devenir un sportif professionnel, et n’aime pas le voir réussir ses études alors que lui-même avait des difficultés et a arrêté avant le bac. Un fils sensible, bon à l’école, musicien, geek, ne rentrait pas vraiment dans ses plans. Alors, pour tenter de plaire à ce père qu’il déteste en même temps, Drew va donc se saborder lui-même à l’école pour ne pas décevoir avec de trop bonnes notes.

Toutefois, en se plaçant régulièrement du côté de Cédric, on voit peu à peu un autre homme sous le raciste, celui qui a laissé tomber ses rêves, celui qui aimerait retrouver l’amour qu’il éprouvait pour sa femme à leurs débuts, celui qui aime son fils en dépit de tout.

 

Derrière cette couverture minimaliste très jolie se cache donc un roman violent émotionnellement, pas franchement joyeux (et absolument pas une histoire d’amour comme pourrait le laisser penser le résumé de l’éditeur). La fin enfonce le clou et m’a laissé comme un poids sur l’estomac.

 

Chaque chapitre est construit avec trois temps :

  • Le déroulement du jour J où l’on suit parfois Drew, parfois son père ;
  • Les flashbacks (8 ans, 6 ans, 3 ans, 1 an, 1 mois avant) qui relatent souvent un souvenir précis (une discussion avec un prof, la première bière, la rencontre avec Sky, une dispute…), mais qui, au fur et à mesure que Drew grandit, couvre une période de plus en plus large (quelques jours, quelques semaines…) ;
  • Et enfin, le moment du drame, raconté à la première personne (ce qui tranche étrangement, au début de la lecture, avec le reste du roman), la conclusion de ce fameux jour J, l’instant où le sang coule sur le tapis.

A travers les flashbacks, on se rapproche, chapitre après chapitre, du jour J. Cette construction toute en allers-retours empêche de lâcher le roman. On veut en savoir plus sur l’adolescence de Drew, on veut poursuivre ce jour J dont l’action est plus ramassée, on veut savoir comment on est arrivé à ce drame, à ce sang qui coule (à ce meurtre ? car il faut attendre la toute fin pour savoir ce qu’il s’est réellement passé).

 

Les Fragiles est un roman digne de la collection Exprim’ : ambitieux, percutant et totalement ancré dans le réel (et c’est ce qui le rend aussi dur).

 

« Sky marmonne entre ses dents que treize ou quatorze, ça change tout justement.

– Regarde-toi : à treize ans, t’es encore plein d’espoir, tu peux croire que l’humanité vaut quelque chose. Ouais, en même temps, t’as pas l’air de croire en grand-chose… Qu’est-ce que c’est, ces marques sur tes bras ?

Drew lisse la peau sur ses brûlures, il tire les manches longues qu’il porte été comme hiver depuis qu’il les a, ces cicatrices. Le regard de Sky insiste.

Il renifle pour se donner un air blasé.

– C’est rien. Des souvenirs. »

« OK, il n’avait pas désiré cet enfant, mais une fois qu’il avait été là, avec son visage tout rouge plein de colère, ses poings qui battaient l’air de rage d’avoir été délogé du ventre de sa mère, ses pieds et ses orteils si petits, délicats… il l’avait aimé, tout de suite.

Aujourd’hui encore, il l’aimait, ça restait son fils. Ce qu’il n’aimait pas, c’était croiser tous les jours un ado avachi qu’il ne comprenait pas et qui ne ressemblait en rien au fils qu’il avait espéré. »

« Comment Drew pourrait-il lui raconter qu’en entrant au lycée, il pensait que tout allait changer ? Mais non, il reste seul sans arriver à comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas entre lui et les autres. »

Les fragiles, Cécile Roumiguière. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 197 pages.

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