Seul contre Osbourne, de Joey Goebel (2015)

Seul contre Osbourne (couverture)Une journée d’avril 1999, au lycée de Valandia, Kentucky (mais peu importe car « tous les lycées américains se ressemblent »). C’est sans le moindre plaisir que James, 17 ans, retourne en cours après les vacances de printemps. Ces camarades sont des brutes, sans classe, sans goût, obsédé par le sexe. Seule Chloe se détache du lot… jusqu’à ce qu’elle passe ses vacances à Panama City Beach en Floride, « une ville aussi chaude et puante qu’un tampon hygiénique » où vont tous les autres lycéens pour faire la fête et pour « choper ». La journée commence mal et le pire arrive lorsque toute la classe de création littéraire descend en flammes son roman. Alors, quand on lui offre la possibilité de se venger de ces idiots, James n’hésite pas et fait annuler le bal de fin d’année, événement vénéré par tous les terminales.

James n’aime pas grand-chose dans sa génération dont il fait une critique acerbe. Le monde vit à présent dans ce qu’il appelle la Grande Puterie débile, « le système dans lequel nous vivons, qui transforme chacun de nous en un corps sans cervelle ». Le corps semble avoir pris le pas sur le cerveau et il le regrette. Il soupire après la classe des générations passées, après la musique des décennies précédentes. Il méprise ces adolescents aux préoccupations limitées : s’amuser, occuper leur soirée, sortir avec quelqu’un, etc.

Mais ce n’est pas une diatribe haineuse de 400 pages contre les moins de 20 ans. James évolue au cours de cette journée chaotique. Il s’aperçoit que les apparences peuvent cacher des bonnes personnes – comme les populaires Hamilton Sweeney ou Stephanie Schnuckin qui se révèlent être intelligents et bons élèves – ou parfois des souffrances qu’ils taisent. Il voudrait les aimer, mais il n’y arrive pas car ils lui claquent la porte au nez. Ils refusent d’être aimés, ils parlent pour ne rien dire, taisant l’important : « On ne parle jamais de ce qui nous dérange le plus. Personne ne veut parler de rien. C’est ce qu’il y a de plus dur au monde à communiquer. Peut-être encore plus pour les adolescents. »

Ensuite, il n’est pas forcément aussi détaché qu’il aimerait l’être, qu’il aimerait le faire croire. Il pense autant que les autres à son apparence. Même s’il l’utilise pour se distinguer et non pour se rapprocher et se fondre dans la masse, elle lui donne le rôle du rebelle qui n’a rien à voir avec les idioties des lycéens. Son anticonformisme est un costume au même titre que certains adoptent celui du gangsta ou du mec cool. Hamilton Sweeney le lui d’ailleurs fait remarquer : « Tu sais quoi ? Je suis intelligent. Et vous devriez comprendre pourquoi je dois le cacher. Tu sais qu’il faut maintenir son image ici. Putain, tu fais la même chose. Tu es sûrement plus obsédé par ton image que moi. Cette histoire de bal – un mec comme toi n’avouera jamais qu’il veut y aller. Tu suis la partition autant que les autres. »

Et alors qu’il se moque de leur manière de se toucher sans cesse, de leur obsession d’avoir un.e petit.e ami.e, de leur fascination pour le sexe, il ressent la même envie d’être aimé et de ne pas être seul. Il se déclare à Chloe au cours de dessin et laisse échapper son désespoir auprès d’un autre élève : « Je n’aurai jamais d’enfants. Aucun être humain ne m’apprécie. Tu parles si je trouverai quelqu’un qui voudra m’épouser. »

Ce livre évoque bien les pensées, les prises de tête que l’on peut avoir quand on dans la situation de James : on est mal à son établissement, on ne s’y sent pas à sa place, on s’entend mieux avec les professeurs qu’avec les élèves, on ne comprend pas les autres personnes du même âge car ils semblent immatures. J’ai vraiment apprécié les nuances, les évolutions de James. Il n’est pas seulement intelligent, il est aussi attachant malgré son intransigeance. Lui-même reconnaît que des personnes trouvent grâce à ses yeux, que d’autres que lui parviennent à conserver leur originalité et leur identité.

J’ai également retrouvé des éléments qui m’ont rappelés mon lycée, comme la scène de la cantine : « Les gens devaient toujours aller à une table et demander s’ils pouvaient s’asseoir. C’était comme si le conseil d’administration s’était rassemblé pour dire : « Comment est-ce qu’on pourrait rendre la vie de nos élèves encore plus difficile ?… Je sais. Mettons-leur un nombre insuffisant de chaises pour déjeuner. » » C’était amusant.

J’ajouterais enfin que le livre se dévore. Le déroulement sur une seule journée de cours évite les longueurs ou les atermoiements sur des mois et rythme ainsi le récit.

Une journée dans un lycée banal pour une plongée intense dans les pensées torturées d’un adolescent. Une critique satirique de la société et de l’adolescence, âge cruel où la masse est reine.

« Je portais le deuil de l’enfant que j’avais été comme s’il s’agissait d’un être cher décédé. »

« Si on ne faisait pas attention, la notion même de progrès risquait de se résumer à un rêve charmant de nos ancêtres. »

La Grande Puterie débile :

« Elle écrase, oppresse et déshumanise, mais elle est plus efficace que Big Brother car nous nous surveillons tous mutuellement, nous sommes nos propres autorités, il n’y a pas d’échappatoire. Je n’insisterai jamais assez sur un point : la Grande Puterie débile met le monde en état de décomposition, mais l’espoir réside dans l’individu qui parvient à vivre dans la Prostitution tout en pensant par lui-même. »

« J’avais l’impression que chaque personne que j’avais connue m’avait hurlé « non » au visage. Mon cœur avait déjà été brisé tant de fois qu’il devait être méconnaissable. Il devait plutôt ressembler à une protubérance desséchée, calcifiée de désir, mais qui continuait de battre malgré elle au rythme de cette névrose romantique que je pourrais bien appeler comme tout le monde : l’amour. »

« Une personne a plus de manières de devenir mauvaise que le contraire. »

Seul contre Osbourne, Joey Goebel. Editions Héloïse d’Ormesson, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Samuel Sfez. 384 pages.

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