Le cabinet du docteur Black, de E.B. Hudspeth (2013)

Le cabinet du docteur black (couverture)« Résurrectionniste. Adj. et n. m. 1. Personne qui exhume ou dérobe des cadavres. 2. Personne qui ressuscite ou revient à la vie. [De l’anglais resurrectionist] »

Le cabinet du docteur Black est divisé en deux parties.

La première est une biographie du dit docteur. Comment ce fils de pilleur de tombes fut initié très jeune à l’anatomie. Comment ce brillant médecin, scientifique reconnu et admiré par ses pairs, époux heureux, abandonna tout peu à peu. Comment sa volonté de découvrir à tout prix les origines des êtres humains le mena à des expériences se rapprochant davantage de la torture que de la recherche médicale. Comment son esprit, obnubilé par une idée fixe, progressivement perdit pied. Car le docteur Spencer Edward Black a une idée, non, une certitude : centaures et chimères, sirènes et harpies, pégases et satyres ont existé autrefois. Ils sont les ancêtres des êtres humains et animaux actuels et leurs gènes réapparaissent quelques fois dans des cas de malformations. Et pour le prouver, s’appuyant sur de prétendus squelettes, il réalise des greffes sur des animaux, des hommes, des femmes ou des enfants : des greffes d’ailes ou de têtes supplémentaires par exemple.

La seconde partie est davantage graphique. Il s’agit du Codex Extinct Animalia : Étude des espèces moins connues du règne animal. Rédigé par le docteur Black, ce « Manuel de référence pour tous les praticiens en sciences, médecine et philosophie » présente les différentes créatures dont Black est persuadé de l’existence. Des textes introduisent chacune d’entre elles ainsi qu’une classification détaillée (règne, phylum – ou embranchement –, classe, ordre, famille, genre et espèce), mais ce sont les illustrations qui font la beauté de ce livre : des schémas détaillés de leur ossature et de leur musculature. De face, de dos, de dessus, les couches inférieures et supérieures, rien n’est dissimulé à l’œil curieux du lecteur. Les harpies ont même droit à des esquisses de leurs organes internes ainsi que de leurs œufs et embryons.

Les onze créatures ici dévoilées sont :

  • Le sphinx ;
  • La sirène ;
  • Le satyre ;
  • Le minotaure ;
  • Le ganesh ;
  • La chimère ;
  • Le cerbère ;
  • Le pégase ;
  • Le dragon ;
  • Le centaure ;
  • La harpie.

La première de couverture noire et sobre avec ce squelette ailé avait déjà attiré mon regard en librairie et le contenu ne m’a pas déçue. L’histoire du docteur Black est dérangeante par sa volonté de prouver en récréant ce qui a, selon lui, existé qui l’entraîne dans une folie de plus en plus profonde. Chirurgie, taxidermie, est-il un génie ou un charlatan ? Doit-on s’émerveiller devant ses créations ou en être révulsé ? Ce docteur Frankenstein animalier suscite à la fois fascination et répulsion. Cette biographie, agrémentée de croquis, de lettres et d’extraits de journaux, nous pousse à croire le sérieux de cette histoire. E.B. Hudspeth prouve son talent en nous faisant ainsi osciller entre fiction et réalité…

Les illustrations sont détaillées, rigoureuses et, pour ces qualités, crédibles. Les créatures sont majestueuses, imposantes, touchantes. Il pourrait y avoir un peu de lassitude au bout de la centième page de schémas dû à la répétition des noms de muscles et d’os (car ce sont évidemment toujours sensiblement les mêmes), mais il y a un tel réalisme que cela m’a captivée. Toutefois, je regrette vraiment qu’il n’y ait pas davantage d’explications sur chaque espèce.

Il est fascinant d’imaginer comment ces créatures pouvaient se mouvoir, comment le corps humain du minotaure pouvait supporter le poids de sa tête de taureau, comment le pégase pouvait soulever son pesant corps d’équidé, etc. Il y a en cela des similarités avec le travail de réflexion et de concept art des équipes des films Harry Potter pour faire naître sur grand écran le bestiaire des livres (œuvre que l’on retrouve dans The Creature Vault).

 

Le Pré aux clercs propose ici un superbe ouvrage qui appelle forcément le souvenir d’Edgar Allan Poe. Exquisément macabre et légèrement perturbant, il pose la fameuse question : « Et si c’était vrai ? » Les illustrations de E.B. Hudspeth sont sublimes et magnifient ces antiques créatures. Je suis contente de placer sur les rayonnages de ma bibliothèque (enfin, pour le jour où j’aurais une vraie bibliothèque avec des rayonnages sur tous les murs) un ouvrage de si belle qualité et aux idées aussi hors du commun.

 Le trailer du livre

« J’ai dépecé beaucoup d’hommes. Tous sont innocents et égaux lorsqu’ils sont sur la table. Tous sont exquis et grotesques. »

« Il fut un temps où la nature portait un autre masque. Depuis que j’ai décidé de découvrir ses secrets, mes tentatives n’ont fait que se multiplier. Quelles luttes livrées en essayant de voir ce visage primitif, ce à quoi la nature ressemblait à l’origine. Le destin a désormais exécuté le plan qu’il a soigneusement échafaudé : ma ruine finale et totale. A présent, il rit, et j’entendrai cette mère de la nature toutes les nuits jusqu’à ce que mon heure vienne ; je l’entendrai appeler. Cette chose misérable, baignée d’immondices dont seul le chant démoniaque dépasse l’infamie. »

« Nous, les médecins, nous ne sommes pas des dieux, mais nous faisons leur travail. »

Le cabinet du docteur Black, E.B. Hudspeth. Le Pré aux Clercs, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marion Cot-Nicolas. 191 pages.

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